Le bonheur de Kati Young adult fiction
Jane Vejjajiva

Rights: world represented by The Fielding Agency: wlee@fieldingagency.com
English translation by Prudence Borthwick available
French translation by Eric Dubois available
Rights sold to Allen & Unwin for English language in Australia and New Zealand

Excerpts from Le bonheur de Kati

Wok et Spatule

Mère ne promit jamais de revenir

Le cliquetis de la spatule dans le wok rèveilla Kati ce matin comme beaucoup de matins. A vrai dire, les bouffées parfumées du riz tout juste préparé participèrent également à son éveil, tout comme la fumée du fourneau et l'odeur des oeufs au plat croustillants. Mais ce fut le son de la spatule frappant le rebord du wok qui finalement s’imposa dans la somnolence de Kati et la tira de ses rêves.

Kati ne prenait jamais bien longtemps pour se débarbouiller le visage et s’habiller. Grand-Père avait l’habitude de dire en plaisantant qu’elle ne faisait que saluer le lavabo en passant devant. Grand-Mère se retourna à l’entrée de Kati dans la cuisine, mais il était rare qu’elle lui sourît ou la saluât. Grand-Père disait des sourires de Grand-Mère qu’ils étaient des denrées rares à préserver et mettre en conserve pour les exporter outremer.

Kati versa quelques louches de riz dans un bol argent. La blancheur du riz faisait écho à la fraîcheur de l’air matinal. La vapeur chaude, montant du bol de riz serré contre elle, semblait emplir ses poumons et son cœur, qui battit de plus en plus rapidement et fort lorsqu’elle se mit à courir jusqu’au quai. Grand-Père attendait déjà avec le plateau de nourriture – leurs offrandes quotidiennes aux moines – lisant comme toujours son journal.

Peu après, le bruit de rames frappant l’eau se fit entendre et les lignes d’un bateau surgirent de la courbe de la rivière. La robe vermillon d’Oncle Vénérable ajouta une touche vive à l’ensemble. Tong, l’élève d’Oncle Vénérable, fit étinceler son sourire qu’on pouvait voir de loin. Pour Grand-Père, Tong aurait dû rejoindre une troupe d’acteurs et entrer au Théâtre de Comédie. Son sourire était contagieux. Ses sourires, nés d’un cœur plein de joie, rayonnaient sur ses lèvres et dans ses yeux, créant des ondes concentriques, comme une pierre jetée dans l’eau, affectant ainsi les gens autour de lui.

Sous le grand banian, Grand-Père versa de l’eau d’une petite fiole en cuivre sur le sol, concluant ainsi les offrandes aux moines. Par ce geste, il transmettait aux proches disparus les mérites acquis. Kati joignit ses prières à celle de Grand-Père lors des offrandes et pria silencieusement afin que ses propres vœux fussent exaucés.

Le petit déjeuner déjà dressé les attendait à la maison. Ils avalèrent, comme chaque matin, un repas consistant. Pour sa part, Grand-Père prit des légumes bouillis avec de la sauce piquante aux piments et laissa les légumes sautés et le poisson frit presque entièrement à Kati. Grand-Père évitait tous les aliments frits. Il se plaignait d’ailleurs dans le dos de Grand-Mère que sa cuisine semblait toujours enduite d’une couche de vernis et promettait qu’il donnerait la spatule et le wok de Grand-Mère à l’armée pour les fondre en canon, pour le Roi et la Patrie, quand le temps serait venu. Si Grand-Mère l’avait entendu elle aurait fait de sa spatule et de son wok de tels battoirs qu’il eut été un miracle qu’ils eussent pu remplir leur office le jour suivant.